JACOBS
Une technique narrative originale (1)

Article tiré du livre : Le monde de Edgar P. Jacobs (Edition du Lombard)

Le cinéma comme inspiration

La bande dessinée doit beaucoup au cinéma et il est intéressant de connaître les goûts de Jacobs dans ce domaine.
Cela va du cinéma expressionniste allemand avec Murnau et son célèbre Nosferatu en passant par Fritz Lang, l’auteur de « M » (Le Maudit), jusqu’au cinéma suédois avec Le Trésor d’Arne de Stiller et La Charrette fantôme de Sjöström, ou à la production anglaise (of course !) dont Jacobs apprécie beaucoup « l’humour et l’érotisme léger ».
Très attiré par l’Inde, il dit avoir revu plusieurs fois Les 3 lanciers du Bengale et d’autres films de la même veine, dont Les 3 Plumes blanches et Aux frontières des Indes. Il adore les premiers James Bond et dans le domaine de la Science-fiction aime particulièrement 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.
Il avoue aussi avoir un faible pour les films policiers français, ce qui se ressent dans S.O.S Météores et L’Affaire du Collier.
Si certains films ont eu plus ou moins d’influence sur l’œuvre de Jacobs, il ne faut perdre de vue que celui-ci a été chanteur lyrique et que c’est sans doute cette formation conjuguée qui apporte à son œuvre ce ton original et inimitable. Jacobs rêve de voir « sonoriser » ses bandes et aimerait que certaines d’entre elles soient portées à l’écran. Cela a une incidence sur sa technique narrative, comme nous allons le voir.

Le travail de préparation

Avant de passer à l’étude des planches et des vignettes il faut d’abord parler du travail de préparation. Perfectionniste au plus haut point, Jacobs se documente avec acharnement dans le but de créer – ou de recréer – des ambiances, qui dominent des séquences parfois très longues. Il a été certainement le premier à se rendre sur le terrain pour accumuler photos, notes pour la couleur et croquis susceptibles de l’aider dans sa démarche, et surtout pour s’imprégner de l’atmosphère particulière des lieux. En tout cas, nous savons que, dès 1944, il était en compagnie d’Hergé pour prendre des croquis de la villa du professeur Bergamotte (Les 7 Boules de cristal).

Quand on parle du perfectionnisme de Jacobs, ce n’est pas une légende : il n’hésite pas à voyager en Piper pour vérifier, entre autres, s’il est possible de se débarrasser subrepticement d’une coupe de saké dans ce modèle d’avion !
La marche à pied lui a beaucoup servi pour réaliser La Marque Jaune, S.O.S Météores, Le Piège Diabolique et L’Affaire du Collier.

Voici quelques précisions, que nous avons obtenues, au sujet de son déplacement à Londres pour réaliser La Marque Jaune.

Claude Le Gallo : Aviez vous eu l’occasion de visiter Londres avant de préparer La Marque Jaune ? La visite des docks vous a-t-elle inspiré certains rebondissements ?
Edgar P. Jacobs : Non, je ne connaissais pas Londres. Le scénario a été travaillé sans décors et sans documentation- simplement une carte – afin de délimiter une aire logique et favorable à l’action. Je me suis rendu sur place pour compléter mes informations et voir si les lieux choisis répondaient bien à ce que j’avais imaginé. Il n’y eut d’ailleurs qu’un léger changement : j’avais d’abord pensé situer la maison de Septimus, soit à Russel Square, soit à Gordon Square, mais j’ai trouvé l’endroit idéal, à un pas de là, à Tavistock Square. Il n’y a donc que le découpage qui ait été réalisé après mon voyage à Londres. Par exemple, la séquence de la Tour de Londres, les scènes du Club, etc. À part cela, le scénario s’est parfaitement adapté aux décors. Ce n’est qu’aujourd’hui, par vos questions, que j’en viens à m’étonner du procédé et des résultats obtenus.
« Pour ce qui est des docks, vous savez combien il est difficile de s’en approcher : interdictions, grilles, murs. Je ne possédais aucune introduction et, ce qui était plus grave encore, mon anglais était des plus rudimentaire. Que faire ? Du plus près que j’ai pu, j’ai examiné le genre des bâtiments, le type des grues, etc. mais je me suis surtout imprégné de l’atmosphère des lieux. J’étais d’ailleurs fort mal équipé, je ne possédais qu’un petit box 6/9 tout à fait primitif, et évidemment il n’était pas question de couleur ! J’ai d’ailleurs pris fort peu de photos, trois ou quatre bobines, si mes souvenirs sont exacts, bobines de douze photos, bien entendu. De plus, pendant tout mon séjour, il a fait un temps splendide : soleil, ciel bleu et chaleur… pas la moindre petite nappe de brouillard !
Comme vous le voyez, il ne suffisait pas de se rendre à Londres pour en ramener automatiquement l’atmosphère, puisque celle-ci différait complètement de celle imaginée par l’auteur et ceci prouverait que, tout comme l’acteur en scène, il faut jouer le jeu à fond, y croire vraiment ; dès cet instant la toile peinte devient réaliste. Il faut également disposer d’un pouvoir d’évocation suffisant pour transposer éventuellement le document, c’est-à-dire l’endroit ou la scène vécue. C’est cette transposition parfois imperceptible et souvent inconsciente des objets et des choses que l’on nomme expressionnisme. Mais cet effort coûte parfois assez cher et rapport fort peu … matériellement.
Correspondance. 11 Septembre 1969

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résidence de Septimus & entrée interdite de Scotland Yard
© Archives Jacobs

Pour S.O.S Météores, l’auteur fit plusieurs fois, à pied et en voiture, le trajet qui sépare Jouy-en-Josas de Massy Palaiseau, qui fait un nombre respectable de kilomètres, plus les déplacements dans Paris pour vérifier, par exemple, s’il était réellement possible de sortir « par la voie aérienne » de la station de métro Port-Royal.
Même expérience pour L’Affaire du Collier, afin de décrire la fuite éperdue de Duranton depuis la rue Berton jusqu’au parc Montsouris, sans oublier les nombreux repérages dans la « Mouffe », autrement dit le quartier de la rue Mouffetard.

Lorsqu’il ne peut se rendre sur les lieux, Jacobs réunit une documentation volumineuse, se renseigne auprès des ambassades et des spécialistes en tout genre. Certains coopèrent agréablement comme le professeur Gilbert, éminent égyptologue belge, d’autres se montrent méfiants, voire hostiles, devant les extrapolations de notre auteur !
Lorsque, jeune lecteur, nous lisions La Grande Pyramide, il nous semblait évident que l’auteur avait fait un long séjour en Egypte. Profonde erreur ! Jacobs n’a jamais pu se rendre au pays des pharaons et c’est grâce à l’amabilité d’une correspondante cairote, Mademoiselle Cerès Wissa Wassef (dont il a utilisé la maison pour en faire celle du délirant collectionneur Grossgrabenstein) qu’il put obtenir tous les renseignements nécessaires à son intrigue. Il lui arriva de commettre quelques erreurs, bien sur, comme celle d’avoir placé des terrasses de café au Caire, ou de faire sortir ses personnages du musée égyptien au lieu de les faire rentrer, mais tout cela n’est que broutilles comparé à la dimension de l’œuvre réalisée.

Pour Sato, il a dû procéder de la même manière, mais des difficultés de toutes sortes, plus celles rencontrées avec les services officiels japonais, ont fait que la seconde partie de l’ouvrage a été sans cesse reportée, ce qui est frustrant car le scénario complet est du « grand » Jacobs.

Quand il s’agit de créer ses fameux repaires souterrains, Jacobs accumule les plans, dessine le trajet des différents personnages, etc. Seulement, le résultat est là et l’on demeure confondu d’admiration en relisant Le Secret de L’Espadon avec sa base extraordinairement complexe, ou Le Mystère de la Grande Pyramide, où la progression des héros vers la « Chambre d’Horus » regorge de pièges de toutes sortes dont le plus insolite est certainement celui où Mortimer se trouve enfermé dans le socle d’une statue d’Osiris.
N’oublions pas de mentionner l’admirable séquence de la « Cité interdite » du piège diabolique où le brave Mortimer cherche désespérément une issue dans un infernal labyrinthe de galeries, qui représente à elle seule un travail de préparation considérable.

Pour en revenir à Sato, saviez-vous que la villa Umino lé (« la maison du bord de mer) est un compromis entre la maison Yoshimura (XVIIe siècle) et la villa impériale Katsura (même période) ? Cette question prend tout son sel lorsque l’on sait que l’essentiel de la documentation sur l’architecture japonaise est rédigé en anglais, langue que notre auteur ignore !
Pour cette maison, et le pavillon de Kim, comme pour la base de l’Espadon, Jacobs a tracé sur plan toutes les allées et venues des personnages, afin de ne pas se perdre !

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Croquis pour reconstituer la maison du Professeur Sato inspirée des maisons traditionnelles japonaises du XVIIe siècle
© Edgard P. Jacobs

Quant au laboratoire de Sato, avec ses blocs destinés à la « parthénogenèse électronique », l’auteur a longtemps hésité, avant de lui donner le tracé rectiligne que l’on connaît, entre plusieurs projets, dont un doté d’un système d’alvéoles.
Lorsque nous avons rencontré Jacobs pour la première fois et que nous eûmes l’honneur d’accéder au « Saint des Saints », c’est-à-dire son atelier, il nous questionna sur ce point précis (nous optâmes pour ce qui devient la version définitive) puis il nous montra les différents projets réalisés pour créer le robot « Samouraï ». Là, nous fumes confondus de découvrir l’épaisseur du dossier consacré à ce projet, bourré de croquis de toutes sortes, partant de la silhouette humaine, pour passer à celle du robot traditionnel ; et aboutir à la création définitive, ovoïde et aérienne, qui rappelle le fameux casque des samouraïs, synthèse qui met la fiction en parfait harmonie avec le lieu de l’action, tout en devenant de ce fait plus crédible pour le lecteur.

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Croquis du samouraï
© Edgard P. Jacobs

Hergé disait de Jacobs qu’il ne trichait jamais. Quel compliment venant de la part d’un maître tel que lui, orfèvre en la matière ! Ce n’es pas une phrase de complaisance, comme nous avons pu le constater. Tout ce travail préliminaire acharné et inconnu de la majorité du public, explique le petit nombre d’albums de Blake et Mortimer et, comme Jacobs travaille seul, bien des idées de scenarii sont demeurées dans ses cartons. Nous citerons pêle-mêle un projet très voisin du film La Tour Infernale et qui, si l’on peut dire, a été brûlé, par la sortie de ce dernier, une aventure en Ecosse, patrie de Mortimer, une autre à Rome, une sur la sorcellerie, sans oublier celle sur Waterloo…
Jacobs nous a fait part aussi d’un projet qui avait pour thème l’influence de la musique sur le comportement humain. Nous avons évoqué ensemble, à ce propos, le grand peintre flamand Hugo Van der Goes dont les crises de folie étaient apaisées par la musique. Quel sujet pour Jacobs, toujours en quête de phénomènes insolites inexpliqués !
Ce n’est pas un hasard si le grand André Franquin trouve chez Jacobs un climat spécial, étranger à toutes les autre bande dessinées…

 

Article tiré du livre Le monde de Edgar P. Jacobs (Edition du Lombard)

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