Lorsqu’en 1946 le courageux éditeur Raymond Leblanc décida de lancer le journal Tintin, Hergé fit appel aux services de l’ami Jacobs. Celui-ci proposa une série moyenâgeuse, Roland Le Hardi, dont il écrivit complètement le scénario, mais ce projet fut écarté car il y avait dans la maquette du journal trop d’aventures à costumes historiques.
Jacobs proposa alors Le Secret de l’Espadon, série d’anticipation, qui inaugura le ccle des aventures de Blake et Mortimer.
D’emblée, cette histoire connut un vif succès auprès du public et impressionna bien des créateur de bandes dessinées.
Cet épisode est le reflet de l’abominable conflit qui venait de se terminer avec les terrifiantes destructions d’Hiroshima et de Nagasaki. Jacobs le considère un peu comme un œuvre à part.
Il est évident que les conquérant tibétains ne sont que des Japonais transposés, mais Jacobs fait preuve au fil des pages d’une originalité hors pair.
Sur le plan de la technique des dialogues, il assimile, après quelques tâtonnements bien compréhensifs, le placement des phylactères (l’édition originale du Rayon U n’en comportait pas) pour aboutir à la fin du second épisode à un chef-d’œuvre de figuration narrative.
Le déséquilibre entre la fin de l’histoire et le début était tel que, pour la parution en album, l’auteur fit une refont des 18 premières planches qu’il ramena à 17.
Ainsi l’entrée en matière devenait de force égale avec la conclusion et, au vu du résultat, nous ne pouvons que donner raison à Jacobs.

- Couverture du Journal Tintin (28 Novembre 1946)
- @ Edgard P. Jacobs
Le Secret de l’espadon reprend le thème de l’avion submersible, dont le point de départ date du début du XXème siècle et fut popularisé par Jules Verne dans Le Maître du monde (1904). Durant l’entre-deux-guerres l’idée fut utilisée par la bande dessinée dans Tim Tyler’s Luck (Raoul et Gaston) de Lyman Young et même chez Walt Disney avec le « submarplane » des Aventures de Michey.
Cependant il y a une différence taille entre ces histoires et l’Espadon : la solidité exemplaire du scénario et surtout la conception de l’engin-robot dont le profil aérodynamique n’est pas près de se démoder.
Pour créer l’engin libérateur, le scrupuleux Jacobs a d’ailleurs hésite entre plusieurs systèmes dont l’un d’entre eux n’est autre qu’une préfiguration stupéfiante du système Polaris ! Mais, finalement, c’est l’extraordinaire « espadon » bleu et blanc qui l’a emporté et qui continue de nous fasciner. Nous sommes là très loin des inventions approximatives qui ont précédé la création de Jacobs.
Correspondance entre Claude le Gallo et Edgar P. Jacobs, 20 novembre 1967
« Afin de me permettre la revanche et la libération des Nations vaincues par la foudroyante attaque de « l’Empire Jaune », il me fallait trouver, en plus d’une base opérationnelle (la base secrète du détroit d’Ormuz), une arme quasi invulnérable et suffisamment puissante pour neutraliser l’énorme machine de guerre de l’envahisseur, mais en même temps assez maniable et assez peu encombrante pour échapper à ses recherches. Ce qui excluait, d’emblée, toute idée de base ou d’engin de surface.
En effet nous ne disposions pas, ou presque pas, de documents sur l’armement récent et pratiquement rien sur les armes nucléaires, les fusées, les radars,etc. Nous en étions encore l’armement conventionnel et aux avions à hélice… Ma première idée s’était portée sur quatre projets possibles :
Un avion supersonique à armement nucléaire
Un sous-marin porteur de fusées (tirant en plongée)
Une base sous-marine e fusées (au fond d’un lac)
Un avions supersonique opérant à partir d’une base sous-marine.
J’avais finalement opté pour l’avion sous-marin mais celui-ci, bien que très audacieux pour l’époque, restait néanmoins un engin de type classique, sauf qu’il possédait un moteur à réaction, qu’il était conçu pour être télécommandé et qu’il émergeait de l’eau. Son comportement en l’air était à peu près celui des « stukas ». chose curieuse, alors que j’avais extrapolé avec une incroyable audace dans Le Rayon U , la crainte de l’invraisemblance, jointe à mon allergie pour la science fiction à l’américaine, me paralysait positivement. C’est alors qu’au cours d’une discussion sur ce problème avec un vieil ami, celui-ci, balayant mes scrupules et toutes mes objections techniques, m’incita à passer outre à cette soudaine timidité et à foncer franchement en avant en pleine science-fiction (ou plutôt ce que l’on croyait encore être de la science-fiction !). Bref il parvint à me convaincre et ce fut « l’Espadon » !
« Le principe une fois admis, je me mis au travail avec impétuosité. Tenant compte, pour la cellule, des différents milieux dans lesquels elle serait appelée à évoluer, c’est à dire l’air et l’eau, je fis un certain nombre de croquis très sommaires et assez vite j’arrivai à une ligne qui me sembla répondre aux performances désirées. Partant de là, j’établis une épure, plan, face, profil,etc, que j’allai soumettre pour examen à un expert ès question navales et aéronautiques. Ce dernier, ayant estimé qu’aucune impossibilité majeur ne s’opposait à la réalisation d’un tel projet, exécuta une maquette à l’échelle. A sa vue, un nom me vint spontanément : Espadon ! Ce nom, il l’avait d’ailleurs bien mérité, puisque je m’étais inspiré de la ligne de ce poisson (ainsi que de celle du requin) pour établir, du point de vue aérodynamique, le profil de mon engin.

- Maquette de l’espadon
- @ Photos : Philippe Biermé
Il est intéressant de noter qu’à l’époque où fut réalisé ce sous-marin volant, l’avion à fuselage effilé et à ailes courtes n’était pas du tout « dans le vent ». au contraire, on en était en plein aux « ailes volantes » et aux appareils sans queue. Je fis d’ailleurs, de ce type d’avion, une version personnelle avec l’ »aile rouge » du colonel Olrik. Je rappelle aussi en passant la création, toujours pour la même histoire d’un chasseur « Jaune » surnommé le « requin Volant ». Sept ans plus tard, en 1953, les Américains sortirent un extraordinaires avion, considéré comme le plus évolué du moment : le « Douglas X3 » , surnommé ‘the spearfish of the sky », d’une linge presque identique à celle de « l’Espadon ». Enfin – consécration suprême – vingt ans plus tard, les Américains annoncent la mise au concours entre 44 constructeurs d’un projet de sous-marin volant ! et l’U.S Navy précise bien qu’il ne s’agit nullement d’un projet de science-fiction, les techniques existantes lui paraissant suffisantes pour entreprendre, dès à présent, l’étude d’un tel engin…

- DOUGLAS X3 ("le trident du ciel")
- @ Science & Vie
Quelques précisions techniques : l’espadon a été conçu pour être télécommandé et ce n’est que talonné par le temps et les événements que les héros Blake et Mortimer, risquant le tout pour le tout, tentent l’hasardeuse expérience de piloter eux-mêmes l’engin partiellement équipé, remplaçant ainsi le dispositif de radio-commande.
L’emploi et le fonctionnement des commandes sont absolument semblables en vol comme en plongée. En vol, l’alimentation des réacteurs en carburant se fait par l’air. En plongée l’entrée d’air se bloque au contact de l’eau et déclenche automatiquement la mise en circuit des réservoirs d’oxygène.
A noter : le nez de l’appareil se détache pour l’éjection du pilote.
Armement : roquettes et missiles à charge nucléaire et à guidage infra-rouge.
CONCLUSION
Dans cette aventure, Jacobs faisait preuve de qualité graphiste visionnaire et d’une imagination débordante d’invention. On peut mentionner, entre autres, les sous-marins munis de phares, descendant à une grande profondeur et porteurs d’hélicoptères, la base secrète d’une extrême complexité située dans un lieu inattendu, le détroit d’Ormuz (lieu célèbre de nos jours…), et qui tire sont énergie de la mer. Il y a aussi l’atomilite, le gaz vert, etc.
Quand au déroulement de l’aventure, Jacobs su tenir le lecteur en haleine, le nombre de pages, à l’époque, étant illimité : on ne songeait pas aux albums, ce qui convenait parfaitement à l’excellent conteur qu’est Jacobs, qui ménage ses effets, multiplie les rebondissements et les scènes spectaculaires, sans parler des coups de théâtre.
La course contre la montre de la fin de l’aventure est un chef-d’œuvre de suspense, digne des meilleurs scenarii de films du genre.
Un autre élément a certainement dû contribuer au succès de la série : c’est la psychologie des personnages en parfaite harmonie avec leurs fonctions ; on ne trouve à l’époque cette qualité que chez Hergé, ce qui n’est pas une mince éloge car le père de Tintin avait déjà derrière lui une longue expérience de la narration dessinée, contrairement à Jacobs.
Détail plus étonnant encore, Jacobs a réussi à capter l’attention du jeune public avec des personnages vraiment adultes, « responsables », dirait-on aujourd’hui, bref, tenant un langage d’homme.
En ce temps-là, les héros étaient plutôt des adolescents, voire des enfants, or Blake n’est pas un tout jeune homme, de même que Mortimer. Phénomène curieux, c’est Mortimer, le personnage roux et barbu, qui devint petit à petit le véritable héros de la série, Blake jouant souvent les utilités, les faire-valoir.
Nasir, second rôle attachant, est aussi un homme d’age mu, observateur plein d’astuce, dont la plupart des lecteurs ont regretté la disparition par la suite.
La décolonisation de l’Empire a contraint Jacobs, qui suit l’actualité de très près, à supprimer ce personnage haut en couleurs, devenu anachronique car il était le serviteur de Mortimer (bien que considéré comme un véritable compagnon par les héros de la série).
Quand au personnage indispensable du « traître », Jacobs innova encore lui donnant un nom scandinave – Olrik – se démarquant ainsi de tous ses confrères qui se contentaient, en cette période de l’histoire, de patronymes teutons. Il fut bien imité par la suite et pas seulement dans le domaine des héros de la bande dessinée, on peut dire qu’il a été littéralement pilé de tous côtés, même par la télévision et le cinéma.
Olrik est doté d’une forte personnalité comme la plupart des personnages de Jacobs (qui laisse peu de place pour les timorés dans son oeuvre) :: tout le monde paie de sa personne, ce qui contribue à donner du ressort à la série
Certains critiques ont reproché à Jacobs son manichéisme et lui ont fait remarquer que la vie n’était pas aussi simple.
Dans le type d’aventure que nous conte Jacobs, ce grief nous parait tout à fait dénué d’à-propos, voire d’intérêt. Blake, Mortimer et Olrik sont des symboles et ce qui intéresse et captive le lecteur, c’est ce qu’ils vont entreprendre de nouveau et de surprenant. Pas de place ici pour des états d’âme dignes des salons parisiens… et puis, il serait tout de même bizarre que Mortimer puisse, peu ou prou, s’acoquiner avec le cynique Olrik. « Depuis Freud on excuse tout le monde mais Iago existe » affirme le génial Orson Welles.
Un tel propos eût pu assurément être tenu par Jacobs lui-même. Lors de notre première rencontre, ce dernier, bombardé de critiques par les envieux de tout poil, se demandait s’il devait conserver Olrik pour sa prochaine aventure. Les 3 formules du Professeur Sato. Nous l’incitâmes à le conserver car, après l’expérience du Piège Diabolique, la réponse du public ne faisait aucun doute et personne ne déplora, par la suite, le maintien du personnage dans ce nouveau récit.
Pour la bande dessinée d’aventure, l’une des lois fondamentales du genre semble bien être, comme pour un tableau historique, le nécessaire emploi d’ombres et de lumières vigoureusement contrastées.







