JACOBS
Un humaniste du XXe siècle

Article tiré du livre : Le monde de Edgar P. Jacobs (Edition du Lombard)

Né au début de ce siècle, EPJ a connu les effroyables ravages de la première et de la seconde guerre mondiale et la terrifiante conclusion atomique de cette dernière. Il a assisté à la montée des Etats totalitaires, qu’ils soient de droite ou de gauche, accaparant la science à des fins funestes.

Sans avoir lu ni Huxley, ni Orwell, Jacobs, en homme « simplement » épris de liberté, en est arrivé aux mêmes conclusions. Il n’a cessé de mettre en garde ses lecteurs, dès Le Secret de l’Espadon (1), contre le péril atomique, bien sûr, mais aussi, et il y reviendra constamment dans toute son œuvre, contre le totalitarisme et le désir pervers de conditionner les individus (d’en faire en quelque sorte des « robots non pensants ») au mépris des droits imprescriptibles de l’homme.

Selon Jacobs, contre les visées expansionnistes d’un régime quelconque, une seule réponse : la fermeté du discours politique. L’exposé de Blake au début du Secret de l’Espadon n’a pas pris une ride (voir image) ; il stigmatise la mollesse des démocraties dirigées par des politiciens à courte vue : « pas de provocation, disent-ils, pas de provocation…. ».

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Dans la Marque Jaune, on assiste à la tentative de créer un homme-robot entièrement soumis aux ordres d’un « maître » tout-puissant. Bien des gens de l’entourage de Jacobs qui, alors, ne croyaient pas à l’ide que de tels procédés puissent voir le jour, accablaient l’auteur de sarcasmes, ou l’accusaient de sadisme.
« On se moque toujours de ce que l’on ne comprend pas », a dit Goethe. En tout cas, il n’est pas toujours bon d’être en avance sur son temps, voire de réfléchir un peu.

Depuis cette histoire, les lavages de cerveaux et les procès autocritiques truquées sont bien connus, hélas ! Chaque jour qui passe donne un peu plus raison à Jacobs.
Par ailleurs, il n’a cessé de montrer la fragilité des sociétés technologiques (L’Enigme de L’Atlantide) qui sont à la merci du « fameux petit grain de sable » qui vient enrayer la superbe machine, en apparence bien huilée. Après l’hitlérisme, ce fut la découverte par l’Occident du stalinisme et ceux qui critiquaient alors Jacobs pour ses prises de position sont maintenant les premiers à crier « au loup ».
Car, dans S.O.S Météores, l’attaque est directe et le nom du principal personnage ne laisse aucun doute sur sa provenance. Il faut préciser que cette histoire fut imaginée peu après les événements de Budapest, qui n’avaient pas laissé insensibles ceux qui refusaient le bourrage de crâne de l’Est. Jacobs, comme nous tous, ignorait dans les années soixante les goulags et les asiles « psychiatriques », ce qui ne l’a pas empêché de pressentir les méfaits que peuvent causer les savants tout aux ordres de leurs maîtres.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », disait déjà, en son temps, maître Rabelais. Nous pourrions mettre cette phrase en exergue de l’œuvre de Jacobs.
Dans le Piège diabolique, l’auteur renvoie dos-à-dos le passé « qui a fait ses preuves » et un futur idyllique. Il tente de montrer que la satanée époque nous traversons a encore de bons côtés, du moins dans ce qu’il reste de démocraties !
« Il a été dit que la démocratie est la pire forme de gouvernement à l’exclusion de toutes les autres », déclarait Sir Winston Churchill, le 11 novembre 1947. Il semblerait que Jacobs ait beaucoup médité cette phrase. En tout cas, il nous montre dans cette aventure, qui serait plutôt un conte philosophique, tous les dangers qui guettent l’homme. Il brosse une description épouvantable du futur où les rescapés des guerres atomiques du XXIème siècle sont devenus des « assujetties », masse abêtie dirigée par un « Guide sublime », capable de dépersonnaliser l’être humain, d’en faire un « être fonctionnel », et qui règne – depuis pékin ! – sur un monde construit sur le modèle de la fourmilière…
Le héros sauvera le monde futur car Jacobs garde toujours dans son cœur un peu d’espoir, de foi en l’homme.

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Jacobs semble se méfier énormément des foules, avec leurs meneurs de service… Même les révoltes les plus belles ont souvent été ternies par des excès en tout genre , provoqués la plupart du temps par des résistant s de la dernière heure. L’auteur a assisté à la Libération à de telles manifestations et il en a gardé un triste souvenir. Il nous montre cela aussi dans Le Piège Diabolique par le truchement des « Jacques » ou des « assujettis », prêt à obéir à n’importe quel mot d’ordre.

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L’ouvrage Les 3 formules du Professeur Sato est l’illustration qu’une idée intéressante et bénéfique pour l’homme (l’exploration des planètes a des robots volant) peut devenir un nouveau danger pour l’humanité : « la cybertechnocratie », qui pourrait être dirigée par un nombre d’hommes limité s’appuyant sur des membres recrutés sur des membre recrutés parmi « des personnalités internationales aussi éminentes dan leur domaine respectif que dépourvues de scrupules ».
Si l’homme crée le robot à son image, il devra le doter, pour se protéger de son oeuvre, de lois encore plus perfectionnées que celles élaborées par l’écrivain de science-fiction Isaac Asimov.

Dans la conclusion de L’Enigme de l’Atlantide le prince Icare déclare : « Dites aux hommes qu’ils se trouent au seuil d’une ère nouvelle pleine de possibilités merveilleuses mais que jamais la Science, ni la victoire ne leur apportera la paix et le bonheur véritable aussi longtemps qu’ils n’auront extirpés de leur cœur ces deux fléaux : La haine et la sottise ! »
Les histoires de Jacobs se terminent ainsi, la plupart du temps : par une « petite moral », non la Morale, mais la morale de l’histoire indispensable à tout chef-d’œuvre.
Il s’agit, en effet, le plus souvent d’une mise en garde pour notre avenir et celui de ceux qui nous sont chers comme pou celui de leurs descendants. Sans aucune doute, Jacobs a eu raison, dans ses « fictions », de tenir un langage adulte qui puisse être compris par les adolescents.

Dans le 3 Formules du Professeur Sato, Jacobs place avec ironie dans la bouche de l’androïde, qui a pris la place du maître, une « sagesse » chinoise du IXe siècle : « Pourquoi t’agiter ainsi, ô mon maître ? La vie est éphémère… Combien durera pour nous la possession de l’or et du jade ? Cent ans au plus, voilà le terme de ta plus haute espérance… »
Li-Tai-Pé dit encore : « La vie est comme l’éclair fugitif, son éclat dure à peine le temps d’être aperçu… Alors, à quoi bon tourmenter son existence ?… » Nul ne doute qu’une bonne partie de la philosophie de Jacobs soit contenue dans ces phrases.

De sa grande connaissance du passé Edgar P. Jacobs a tiré ses conclusions pour l’avenir. Il n’aura cessé d’alerter les hommes des dangers qu’ils créent et qu’ils devront combattre s’ils veulent vivre libres. Tant il prend pour fin la personne humaine et son épanouissement, il est, sans conteste, un véritable humaniste du XXe siècle.

Villebon-sur-Yvette – 28 février – 6 avril 1984

(1) il ne faut oublier l’avertissement prince Nazca dans le Rayon U à propos de l’uradium… Et pourtant, à cette époque, la radioactivité était une notion très vague dans l’esprit de l’auteur.

 

Article tiré du livre : Le monde de Edgar P. Jacobs (Edition du Lombard)