INTERVIEWS
Science-Fiction & Insolite
Edgar P. Jacobs : Dessinateur & scénariste

Date de l'interview : septembre 1970

Album lié à l'interview :
La Marque Jaune
S.O.S. Météores
Le Piège Diabolique

Interview tiré des correspondances entre Claude Le Gallo et Edgar P. Jacobs - fin septembre 1970
Le monde de Edgar P. Jacobs (Edition du Lombard)

 

Claude Le Gallo : L’onde Méga est-elle le fruit d’une idée originale ? vous est-il arrivé de rencontrer des spécialistes du cerveau à propos de cette théorie ?
Edgar P. Jacobs : L’onde Méga fut l’objet d’un long et minutieux travail de recherche. En effet, après la lecture, souvent rebutante, d’une quantité de revues spécialisées, après avoir décortiqué des tableaux anatomiques, établi des schémas, j’ai enfin élaboré une hypothèse qui devait servir de support scientifique au récit. Tout cela est déjà bien loin et j’ai oublié pas mal des choses. Mais à l’époque j’avais bloqué mon sujet. Le thalamus, l’hypothalamus et l’épithalamus étaient des noms avaient pour moi une signification bien précise. Aussi, lorsque je suis allé soumettre ma petite théorie à la critique d’un jeune spécialiste, celui-ci fut-il assez impressionné, et même un peu submergé par mon boulot. Après quelques tergiversations, il ne pu ni confirmer ni infirmer mes extrapolations. C’est tout ce que je demandais ! A l’heure qui l’est, le mystère de l’intelligence est toujours un mystère. On est bien parvenu à photographier la pensée, c’est-à-dire les ondes cérébrales émises par le cerveau, lesquelles varient selon le type de pensée et selon l’individu. On est parvenu à déterminer les centres des instincts élémentaires – la soif, la faim, le sommeil, etc. – mais on n’est pas encore parvenu à localiser le point de départ de la pensée – à savoir l’origine de ce mystérieux faisceau d’ondes qui se déplace sans cesse – se concentrant sur l’un ou l’autre groupe de cellules cérébrales, déterminant ainsi la pensée dominante du sujet, selon la nature du groupe touché. Mais le Dr Septimus explique tout cela bien plus clairement à la page 51 de l’album.

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Schéma du téléphaloscope

C. L. G. : Des difficultés se sont-elles présentées à vous pour réaliser cette histoire ?
E. P. J. : Les difficultés rencontrées ? Il y en a eu, mais pas tout de suite. Le démarrage de La Marque Jaune fut foudroyant. Succès complet. Tout marcha bien jusqu’à la page 51, c’est-à-dire jusqu’à la séquence des personnages conditionnés. Dès lors, on critiqua ma violence, mon sadisme, etc. le scandale fut à son comble avec la désintégration de Septimus (pourtant fort anodine du point de vue graphique). Toute la fin fut terminée dans une atmosphère de désapprobation, et je ne dus mon salut qu’à la proximité du mot FIN…

C. L. G. : Dans La Marque Jaune et S.O.S Météores, vous avancez une théorie « scientifique ». Dans le Piège Diabolique, vous avez évité cette difficulté. Pour quelles raisons ? Croyez vous possible la réalisation d’un engin spatio-temporel ?
E. P. J. : Pourquoi l’absence d’une théorie ? D’abord, parce que tout l’effectif de la NASA n’y suffirait pas. Mais surtout parce que là n’étaient pas l’intérêt ni le but de l’histoire. Mon objectif était, cette fois, d’illustrer cette tendance commune à beaucoup de gens, qui consiste, soit à regretter le passé (« Ah c’était le bon vieux temps ! »), soit à s’illusionner sur l’avenir (« Ca ira mieux plus tard !… ») tout en se lamentant sur le présent (« Ah quel temps vivons nous ?! ») – Ce qui fait dire à Mortimer en guise de conclusion et de « morale » : Nos contemporains ont surtout tendance à se plaindre de l’époque où ils vivent. Eh bien ! moi, qui ait tâté des deux, je serais plutôt tenté de dire : certes, notre époque n’est pas toujours drôle – Mais, vu du passé ou de l’avenir, qui sait si le « bon temps » n’est pas précisément celui que nous vivons aujourd’hui même !… »
J’ai d’abord, innocemment, tenté « d’assimiler » les grandes lignes de la fameuse formule d’Einstein : E = mc2 ; au bout d’une heure j’ai compris qu’il serait plus sage, pour la sécurité de mes circuits, de ne pas insister !… Je sais que les Américains (comme les Russes) avaient (chacun de leur côté) tenté une expérience, pour vérifier le bien-fondé de cette théorie, en lançant sur orbite un satellite porteur d’une horloge. J’en ignore le résultat. Mais ce fait prouve que l’idée n’est pas complètement dénuée de sens…
Aussi longtemps que l’homme ne pourra atteindre ou dépasser la vitesse de la lumière, la réalisation d’un engin trans-temporel restera purement hypothétique.

C. L. G. : Comment en êtes-vous arrivé à la représentation insolite et fort réussie du « chronoscaphe » ?
E. P. J. : J’ai fait, bien entendu, plusieurs projets. Contrairement à Wells qui avait imaginé un simple siège – non caréné – j’ai pensé que, si les aviateurs et les cosmonautes avaient besoin de cabines pressurisées, il en allait de même pour le pilote d’un véhicule filant à plus de 300 000 km/s ! il fallait également prévoir pour l’engin la possibilité de rouler, de culbuter, sans dommage pour le pilote ou le matériel, en cas d’impact avec un obstacle ou en cas « d’atterrissage » en terrain accidenté.
C’est ainsi que j’ai été amené à lui donner cette forme, qui offrait, quelle que soit la position du véhicule, les meilleurs garanties de sécurité (le pilote étant bien entendu attaché).
En outre, la forme sphérique l’habitacle offrait aux pressions extérieures une résistance uniforme sur tous les points de sa surface. Dans les anneaux encerclant la capsule sont « noyés » les circuits dans lesquels circule l’énergie nécessaire au fonctionnement de l’engin. A titre documentaire, voici une note sur le principe de fonctionnement, que j’ai retrouvée sur l’une de mes études : « l’anneau A est l’aimant dont le champ magnétique impose un tournoiement circulaire et une énergie considérable aux élections lancés dans l’anneau B ; le champ magnétique maintient également en place la cellule centrale. » Sans garantie, bien entendue ! (principe du cyclotron). La couleur noire est composée d’une matière anticalorifique.

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C. L. G. : Vous semblez manifester une grande fascination pour l’œuvre de Wells. A quel moment de votre vie remonte cette passion ?
E. P. J. : L’œuvre de Wells m’a certes profondément marqué. De quinze à vingt-cinq ans, ses ouvrages furent mes livres de chevet – tous, y compris les « Kipss » (M. Brittling commence à voir clair, etc.), son Histoire universelle également. Dès le premier contact (La Guerre des Mondes), j’ai été emballé non seulement par le coté « SF » de se sujets, mais aussi par l’atmosphère et le coté réel qui subjuguent le lecteur dès les premières pages (et notons qu’il ne s’agit là que d’une traduction). Je crois qu’on peut le considérer à juste titre comme le père de la SF moderne dont il donna la coup d’envoi avec la Guerre des Mondes.

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C. L. G : Dans le domaine de la science-fiction, quels sont vos auteurs de prédilection ?
E. P. J. : Là, je vais sûrement vous faire bondir, mais en fiat d’auteurs de SF pure en dehors de Jules Verne, Wells… et Conan Doyle, je n’en connais pas, pas même Huxley ! J’ai bien effleuré, de-ci de-là, certains extraits dans des revues comme Fiction, mais je suis incapable de citer nu nom ! c’est incroyable et pourtant c’est la pure et triste vérité ! Comment expliquer cette lacune (je devrais dire cette « inculture »…) ? Tout simplement par manque de temps… en effet, dès l’instant où je me suis mis à faire de la B.D. je n’ai plus eu le temps matériel de lire autre chose que les indispensables ouvrages scientifiques ou historiques nécessaires à ma documentation. On e dira que c’est précisément là une excellent documentation, doublé d’une incomparable source d’inspiration. J’en convient bien volontiers. Mais comment faire ? Par contre, mon goût pour le fantastique, l’étrange, l’insolite, les aventures extraordinaires, les mystères historiques, etc., m’a permis (bien avant de m’être installé au banc des rameurs) de connaître et d’apprécier des auteurs comme Edgar Poe, Mérimée, Alfred de Vigny, Dicken, Théophile Gautier, Dumas, Swift, Walter Scott, Hoffman, Goehte, Andersen, Kipling, Stevenson, Flaubert, Erckmann-Chatrian, Gaston Leroux, Maurice Leblanc, enfin un tas de recueils de légendes (du Rhin, de Bretagne, etc.), y compris les Mille et Une Nuits ! Mais oui ! Sans parler des ouvrages spécialisés comme La Mort et son mystère de Flammarion ou le Spiritisme d’Allan Kardec, la Réincarnation de Delanne, etc., auxquels il faudrait encore ajouter les ouvrages sur les religions et les mythologies. Mais voilà qui nous éloigne un peu de la science-fiction « classique ».

C. L. G. : Le Piège Diabolique est une de vos œuvres les plus pessimistes avec cependant une petite lueur d’espoir. Est-ce votre conviction profonde ?
E. P. J. : Je souhaite très sincèrement me tromper. Mais chaque jour qui passe semble malheureusement apporter une nouvelle et désagréable confirmation de cette façon de voir.
D’autre part, l’histoire du monde semble être un éternel recommencement (tout comme celui de la nature). On voit tout au long des siècles naître, grandir, rayonner, puis disparaître, de brillantes civilisation, suivant, semble t-il un inéluctable et même cheminement. Pour ma part cette constatation me trouble profondément et je ne puis m’empêcher de comparer l’état d’inquiétude et de trouble que nous vivons actuellement en Occident aux signes avant-coureurs de la chute de l’Empire Romain… on dirait vraiment qu’une forme démoniaque et irrésistible incite les sociétés trop vieilles, trop évolués et trop raffinées à leur propre destruction.
Toujours dans le même ordre d’idée, une autre constatation assez angoissante est l’extrême fragilité et surtout la très superficielle imprégnation de la civilisation… notre société, qui semble si solide, si bien charpentée, où tout est codifié, réglementé, avec ses populations policés, disciplinées par des siècles de tradition et d’éducation, n’est pourtant qu’une construction bien fragile qui risque de s’effriter au moindre choc.
Malgré cela, je fais confiance à l’homme ne tant qu’individu : comme la nature, si on la laisse agir, finit par retrouver son équilibre, l’homme lassé de ses excès ou retrempé par l’épreuve peut retrouver avec la maîtrise de ses instincts un normal équilibre et un nouvel idéal. C’est pourquoi dans Le Piège Diabolique j’ai terminé l’épisode « futur » sur une note d’espoir et d’optimisme.

 

Interview tiré des correspondances entre Claude Le Gallo et Edgar P. Jacobs - fin septembre 1970 - Le monde de Edgar P. Jacobs (Edition du Lombard)