Alors Ted, plumes ou pinceaux (rires) ?
Non, pas cette question ! Bon, le pinceau de préférence, et toujours pour les personnages. Mais pour Blake et Mortimer, j’ai fait des essais de 10 000 plumes différentes, pour les décors.
Comment se sent-on avant la sortie d’un futur best-seller et après y avoir travaillé pendant cinq ans ?
Inévitablement soulagé, mais aussi confiant. Je sens que ces cinq années vont se voir dans le bouquin. Le temps, ce n’est pas juste qu’une histoire de maniaquerie et de peaufinage. Ça, c’est que l’éditeur aime à se dire, ça lui donne confiance. Mais sur les cinq ans, je dois en passer trois à rêvasser. C’est comme ça que j’arrive à habiter les livres. Et ce sont ces trois ans-là que j’espère fermement que le lecteur ressentira. Et -– si best-seller il y a -– j’espère aussi ne pas choper la grosse tête.
Ça, vous connaissant, il n’y a pas de risque !
La dernière fois, j’ai été un peu traumatisé par tout le battage, le lancement, les interviews… Traumatisé, c’est, bien sûr, un bien grand mot, mais j’avais eu du mal à m’en remettre, c’est aussi pour ça que je recommence quelque chose tout de suite.
Quoi ?
Surprise !
Sans effet d’esbroufe, vous êtes sans doute l’un des dessinateurs les plus cinématographiques. Quels sont les réalisateurs qui vous ont le plus influencé ?
… John Ford, Fritz Lang, un peu tous les classiques. A l’époque de mes études de cinéma [1], il y a longtemps, j’allais voir les américains, les grands et les petits de la série B… En dehors de l’école, parce que là c’était très franco-français, et on ne nous parlait que du cinéma muet, ou presque. Mais est-ce que, parce que l’on aime le travail de tel ou tel, on est forcément influencé par lui ? Ça reste à prouver. Ford, qui pratiquait avec art la fausse modestie, ne se reconnaissait “ qu’un œil pour la composition ”. S’il m’a influencé sur ce point-là, ce serait déjà bien. Maintenant, dans les récents, c’est les frères Cohen, Lynch… Mais je déteste citer des noms. Ça vous colle à la peau, après. Le pire à citer, c’est Hitchcock. Ne jamais citer Hitchcock, surtout.
Toute la grande école américaine un peu décalée…
Voilà, ceux que Scorsese, appelait les “ mavericks ”, ceux qui ont l’air d’être dans le système, mais qui sont en fait des électrons fous. Ford déjà, qui était admiré par tout le monde, mais qui ne faisait que ce qu’il voulait. Et beaucoup de gens qui se sont révélés dans les années 70.
Comment passe-t-on de L’Hôpital [2] à Blake et Mortimer ?
En fait, assez bien. A l’époque, j’étais autodidacte en dessin et donc très influençable. J’avais commencé par Crumb, ça avait l’air facile (juste l’air). Je voulais aussi faire du Giraud/Moebius, mais il dessinait surtout des grands espaces, la nature, et moi, pour Hôpital, il me fallait de l’urbain, plutôt du Tardi, qui faisait déjà un genre de ligne claire expressionniste. Ensuite j’ai fait un détour hergéen et finalement je me retrouve aujourd’hui, avec le pinceau, dans un classicisme stylisé. Les influences Alex Raymond et Jacobs ne sont donc pas si loin de L’Hôpital (je cite Alex Raymond uniquement à causes des planches de Flash Gordon réalisées par Jacobs, mais en fait je n’ai aucune influence de Raymond, même si c’est un grand dessinateur, et je me suis encore fait piéger à citer des noms).
On retrouve aussi dans L’Etrange Rendez-vous votre amour des belles américaines. Etes-vous plus Pontiac, Chevrolet ou Oldsmobile ?
Oldsmobile, comme Ray Banana, bien évidemment ! Ou comme le docteur Kaufman de L’Etrange Rendez-vous. Mais pour ce livre, comme pour L’Affaire Francis Blake, j’ai vraiment évité de faire du kitsch et des clins d’œil années 50. James Dean, Marylin, etc. Dans une planche, je devais dessiner un cinéma. On n’y joue pas La Fureur de vivre, mais The Far Country (“ Je suis un aventurier ”), un de mes westerns préférés, de 1954 aussi, et ce n’est un clin d’œil que pour moi-même. Le rétro années 50, c’était bien au tout début des années 80, quand pas grand monde s’y intéressait. Aujourd’hui, c’est tellement galvaudé que je ne veux plus y toucher.
Pour un amoureux des Santiags, n’est-il pas trop difficile de dessiner des costumes et des chaussures anglaises ?
D’abord, j’ai commencé par porter des costumes, deusio, je ne supporte pas que l’on dise Santiag, on dit “ des bottes ” ! J’adore dessiner les costumes ; c’est ce qu’il y a de plus intéressant à dessiner : les drapés, le tombé, c’est magique… En plus, je trouve qu’il ne faut pas ressembler à ses personnages. Enfin, on leur ressemble forcément, mais il ne faut pas mettre ses dadas dans son travail.
La collaboration avec Madeleine [3] ?
Ça s’est beaucoup mieux passé sur le second que sur le premier. Sur le premier, c’était bien, mais j’ai peut-être été un peu trop interventionniste. Là, elle a été plus autonome. Elle a mieux pu me surprendre et apporter sa façon très spéciale, par rapport à ce qui se fait aujourd’hui, de penser la couleur. En plus, sur L’Affaire Francis Blake, nous allions toujours vérifier ce que faisait Jacobs. Pour L’Etrange Rendez-vous, nous nous sommes sentis plus libres. Respectueux mais libres, et elle sentait toujours très vite les ambiances telles que je les avais vues.
Dernière bonne BD que vous ayez lue ? Interdiction de citer un titre de Jean Van Hamme !
Je peux citer un album Dargaud ?
Oui, bien sûr !
Alors Les Ogres (David B et Christophe Blain, coll. “ Poisson Pilote ”). Il y en a plein d’autres bien chez vous dans cette collection, mais que j’ai juste parcourus et entassés pour les lire une fois le boulot fini. Mais Les Ogres, bravo !
Merci beaucoup… Question que l’on ne vous avait jamais posée et que vous mourez d’envie qu’on vous pose…
Pourquoi est-ce que l’on ne demande jamais aux auteurs de BD ce qu’ils pensent de la politique, de l’économie, de l’état du monde, du trou de la couche d’ozone et du problème des chiens dans Paris ! (rires) On le demande bien aux chanteurs ou aux lofteurs… !
Bon, avez-vous déjà été trotskiste ?
(Rires) Non, j’ai été gauchiste sans étiquette, tendance hippie… ah si, j’ai été pendant trois mois au bureau d’un tout petit syndicat étudiant d’obédience trotskiste, vers 1965, mais je ne le savais pas…
Oui, c’est ce qu’on dit…
Philippe Ostermann








Ted Benoît : Dessinateur

