INTERVIEWS
La machination Sente-Juillard
André Juillard : Dessinateur
Yves Sente : Scénariste

Date de l'interview : janvier 2000

Album lié à l'interview :
La Machination Voronov

genèse de l’album

fin 1997 : Yves Sente, directeur éditorial des Editions du Lombard fait une rencontre dans les couloirs…
Y. S. : a notre siége, à Bruxelles, je croise François Pernod, directeur général du lombard, qui me dit : « Dargaud cherche des dessinateurs pour aider Ted Benoit sur Blake et Mortimer. En connais-tu qui pourrait faire l’affaire ? pour les tester on leur donnerait à dessiner une page du 2eme scénario de Jean Van Hamme. » en y repensant je me dis : pourquoi ne pas écrire une page de scénario et la proposer à un dessinateur ? plus tard je pourrais la lui racheter, ca me ferait un joli souvenir… donc je m’y mets. La page test écrite, je me prends au jeu. Tant et si bien que, fin avril 1998 je me retrouve avec le synopsis complet d’une aventure inédite de Blake et Mortimer !
Début 1998, rien n’avance. Dargaud commence à penser sérieusement à créer une 2eme équipe. Lors d’un de mes séjours à Paris, Didier Christmann (à l’époque directeur éditorial de Dargaud) me montre un scénario parmi d’autres. Bien, mais trop inspiré, trop décalqué des albums déjà parus. Là je me dis « c’est ta chance, saisis-la ». je lui propose d’envoyer un scénario que je dis avoir reçu de Bruxelles.
Une semaine après je retourne à Paris ou Christmann me lance : « Ton scénariste, c’est un fou furieux ! » Je verdis… « Oui, son histoire machiavélique, superbe. C’est ce qu’il nous faut ! » je rosis… car le scénario anonyme qu’il vient de lire, c’est évidemment le mien…

Pour André Juillard, la proposition de dessiner Blake et Mortimer n’était pas une première…
A. J. : En 1987, la fondation Jacobs m’avait demandé de réaliser le tome 2 des 3 formules du professeur Sato… très flatté, j’avais quand même refusé. A l’époque, je ne m’en sentais pas capable. Et puis honnêtement, j’avoue que le scénario du tome 1 ne m’avait pas enchanté. J’ai laissé passé ma chance…

En 1998, tout change…
A. J. : Cette fois, quand Dargaud m’a contacté, jen ‘ai pas hésité longtemps. Le projet me fascinait car il faisait revivre les héros de Jacobs dans le cadre nostalgique des années cinquante. Cerise sur le gâteau, ma bible graphique devait être la mythique Marque Jaune !.

Tout le monde a lu Blake et Mortimer dans son enfance. Toutes les générations confondues. Ainsi André Juillard, né en 1948, et Yves Sente, né en 1964…
J. : J’ai découvert le premier tome de Secret de l’espadon quand j’avais 7 ans… mais je n’ai lu le second que vingt ans plus tard !… J’ai adoré La Marque Jaune. Lecteur du journal Tintin dans les années 1957-2960 j’ai dévoré S.O.S Météores, le piège diabolique.
Y. S. : J’étais trop jeune pour suivre la série dans la revue Tintin. J’ai donc découvert Jacobs, comme Tintin, à travers les albums. Le premier fut la Marque Jaune. Un choc. J’avais 12 ans. C’est la première BD que je ne réussissais pas à lire en une fois. C’était tellement dense ! j’avais l’impression d’être plongé dans un livre captivant, passionnant. Pour moi, La Marque jaune, Le Mystère de la Grande Pyramide et Le Piège diabolique sont des sommets tant au niveau de l’histoire que du dessin. J’ai moins aimé le secret de l’Espadon, trop feuilletonesque à mon goût. On sent que Jacobs a du l’écrire au jour le jour. Quand aux Trois formules du Professeur Sato, honnêtement – pourquoi ne pas le dire ? – je m’y suis emmerdé royalement !

Juilllard, dès 1984, avait dessiné Blake et Mortimer à la retraite…
A. J. : C’était pour un numéro spécial de Tintin paru en décembre 1984 dans lequel une pléiade de dessinateurs rendaient hommage à Jacobs. Sur une planche je faisais revenir Blake et Mortimer, trente ans plus tard, sur les lieux de leur aventure en Egypte. Ils y retrouvaient Nasir, leur ancien serviteur devenu celui du cheik Abdel Raek, le « tombeur » d’Olrik… Jacobs m’a remercié par un petit mot très gentil. Ce fut notre seul contact.

Et recommencé en 1998 !
A. J. : C’est vrai, je devrais être programmé pour ça ! Cette fois, c’était pour Le Dernier Chapitre, une collection imaginée et écrite par Didier Convard – devenu depuis le coloriste de la Machination Voronov – dont je suis le dessinateur. Nous y montrons les grands héros de la BD au seuil de leur vieillesse. Blake et Mortimer ont inauguré cette série en 1998 avec une histoire intitulée L’Aventure Immobile.

AUTEURS ET HEROS

N’allez surtout pas croire que le scénariste Yves Sente s’est pris la tête à deux mains pour trouver le cadre de La Machination Voronov…
Y. S. : Quand j’ai décidé d’écrire une planche d’essai pour les dessinateurs candidats à la reprise de Blake et Mortimer j’ai eu besoin de trouver un lieu situé dans le Grande Bretagne des années cinquante… cadre géo-historique auquel je ne connaissais pas grand chose. Par hasard, je venais de lire un petit bouquin racontant la journée historique au cours de laquelle John Lennon et Paul Mac Cartney se sont rencontrés la première fois. C’était à Liverpool le 6 Juillet 1957. ils avaient respectivement 17 et 15 ans. Tout y était décrit avec minutie. Je voyais le lieux et pouvais donc animer les personnages « à la Jacobs » ! après, lorsque je décidais d’imaginer ce qui avait pu se passer avant et après cette planche, il m’a suffi de piocher dans l’actualité de l’année, particulièrement chargée en événements passionnants et dramatiques. J’ai adoré. Ca m’a rappelé mes études. Je suis licencié en affaires internationales…

Comment André Juillard, dessinateur réaliste des Sept Vies de L’épervier, de Plume aux vents et du cahier bleu est passé à la ligne claire des années cinquante…
A. J. : Pas facilement. Pourtant, j’ai toujours eu des affinités avec le style belge, sans doute à cause de mes lectures de jeunesse. Je m’y sens chez moi. Le gros problème de la ligne claire, c’est qu’on n’a pas droit à l’erreur. Un trait trop gros, trop fin, une forme qui n’est pas impeccable sautent immédiatement aux yeux. On ne peut pas tricher comme parfois dans le dessin réaliste ou on se sert d’artifices, des petites hachures par exemple, pour cacher certains défauts.

Dessiner Blake ? une vraie galère ! A. J. : Si j’ai assimiler Mortimer assez facilement, j’ai eu un mal de chien avec Blake. Il m’a pris un temps fou. Et je ne suis toujours pas pleinement satisfait de mon travail sur ce personnage. C’est étrange, j’ai bien regardé les albums de Jacobs. Il ne dessine jamais Blake deux fois de la même manière et pourtant c’est toujours lui !

Une bonne, une très bonne leçon de dessin…
A. J. : il m’a fallu deux fois plus de temps pour faire une planche Blake et Mortimer. 4 jours contre 2 pour mes productions habituelles ! et encore plus de rigueur. Du coup j’ai découvert dans mon style des défauts que je n’avais jamais remarqués. Maintenant, ils me sautent aux yeux. Ainsi mes personnages manquaient de symétrie et, curieusement, d’épaules. Comment ai-je pu faire des choses pareilles aussi longtemps sans m’en apercevoir ?

Toi Benoît, moi Juillard
A. J. : Benoît et moi avons chacun nos points forts. Ce ne sont pas les mêmes. Je trouve les dessins de Ted plus aérés que les miens, ils respirent mieux. Ils sont vraiment la ligne claire. Moi, j’ai tendance à me perdre dans les détails, à en rajouter. En revanche, je pense que mes scènes de mouvements sont réussies.

A l’Est du nouveau

Surprise, dans La Machination Voronov on découvre une femme, deux femmes, trois femmes, quatre femmes…
Y. S. : J’ai toujours pensé que si les femmes étaient quasi absentes de l’œuvre de Jacobs – à part Agnès, la fille de messire Gui de la Roche dans le Piège Diabolique -, c’était à cause d’une censure omniprésente à l’époque. Il ne devait pas être plus bégueule qu’un autre. Regardez ses nus ! (voir les nus réalisés au crayon et à l’aquarelle d’après nature en 1934 et 1939 de Nini, la première épouse de Jacobs (dans le Baryton du 9e Art, Studio E-P Jacobs).
S’il écrivait aujourd’hui, je suis persuadé que Jacobs mettrait tout naturellement des héroïnes dans ses histoires. Van Hamme l’a fait avant moi ! Juillard a dessiné ces personnages féminins comme il les sentait. Je lui ai donné une indication uniquement pour le personnage Nastasia. Je la voyais mi Grace kelly, mi Ingrid Bergman. Deux femmes qui sont, pour moi, le symbole de la beauté féminine sobre et « classique » qu’il fallait donner à notre jeune russe de 1957 perdue dans une base aéronautique du désert du Kazakhstan. Les pots de maquillage devaient y être plutôt rares !

Nastasua Wardyna, qui semble intéresser au plus haut point Francis Blake….
A. J. : C’est curieux, ça. Pourtant, rien n’est dit. On sent l’intérêt de Blake pour son agent, mais ca peut être un intérêt purement professionnel. Il l’a recrutée, formée. Il est normal qu’il cherche par tous les moyens à la sortir des griffes de Voronov, non ? Et pourtant, tous les lecteurs qui ont découvert la première partie de l’histoire dans Le Figaro Magazine l’été dernier pensent qu’il y a quelque chose en tre eux. Disons qu’il est probable que Blake éprouve au minimum beaucoup d’affection pour cette jolie fille. Mais l’histoire ne se terminie pas par un baiser ! Y. S. : Je vous raconterai la vérité sur ce couple un autre jour…

Colonel Blake, trois pas en avant !
Y. S. : Sans nous être consultés sur ce sujet, Van Hamme, dans l’affaire Francis Blake et moi dans La Machination Voronov, avons ramené le chef du MI5 (contre espionnage britannique) en première ligne. Je trouve ca évident. Il suffit de regarder les morphologies et les métiers de Blake et de Mortimer pour voir lequel est, à priori, un homme d’action. D’ailleurs, au début, j’envoyais Blake seul à Moscou. Mon script doctor (voir plus loin) m’en a heureusement dissuadé.

Les Traitres nouveaux sont arrivés.
Y. S. : Dans les histoires des années cinquante, on trahissait le plus souvent par conviction idéologique. Ici, l’une trahit par vengeance, l’autre est victime d’un chantage, etc. Même Olrik, le mercenaire magnifique est tenu par Voronov, qui menace de lui retirer sa protection. Ce réalisme vient sans doute de mes lectures. Je lis Le Carré, Tom Clancy, Frederic Forsythe avec bonheur. J’y ai appris à n’écrire que des choses auxquelles je pouvais croire. Il me fallait donc trouver des raisons simplement humaines qui peuvent pousser presque n’importe qui à trahir.

1957, son traité de Rome, son Spoutnik….
Y. S. : La tradition dans Blake et Mortimer est de ne jamais indiquer noir sur blanc l’année au cours de laquelle se déroule l’aveture. Mais Jaocbs n’a écrit que des histoires qui lui étaient contemporaines. Il suffit de savoir quand il les a imaginés pour connaître leur époque. Dans les deux derniers albums, la tradition est (presque) respectée. Il faut attendre la planche 35 de l’affaire Francis Blake pour découvrir un calendrier indiquant le 19 Juin 1954. Tout au long de La Machination Voronov il est fait référence à des événements très connus, mais non datés. Ainsi, quand Mortimer s’emporte contre l’Angleterre qui n’a pas signé le premier accord européen économique et scientifique, il s’agit bien sur du traité de Rome. A la fin de l’album, il est fait allusion à l’envol du premier spoutnik russe qui eut lieu le 4 octobre 1957.

RECETTES

Pas de bonne histoire sans bonne docu…
Y. S. : A l’université, je me suis fait des copains dans des domaines très différents. J’ai pu ainsi raconter mon scénario à une amie radiologue et à son mari, pneumologue très pointu à l’hôpital universitaire d’Erasme à Bruxelles. Ils m’ont amenés l’anémie falciforme sur un plateau !

…ni sans souci du détail vrai !
Y. S. : Des gens me disent avoir visionné et vu mille fois la scène ou le passager d’un voiture échappe à ses poursuivants en sautant dès que la voiture lancée à ses trousses est hors de sa vue. Mais c’est la première fois qu’il voient un auteur se préoccuper de la manière dont le chauffeur de l’auto prise en chasse referme la portière pour ne pas donner l’alerte aux poursuivants ! C’est vrai, ce n’est pas simple ! Mais pour moi, il est normal de s’occuper de cette sorte de détails.
A. J. : J’ai eu énormément de mal à dessiner cette scène dans l’espace confiné d’un petite Austin. Heureusement je possédais des photos de ce modèle. Mais quelle galère !

Quand la réalité rejoint la fiction, c’est épatant…
Y. S. : Fin Juillet 1999, je reçois la photocopie d’un article du Soir de Bruxelles titré : « un virus mortel s’est échappé des laboratoires du KGB » ! Trois jours plus tard, Le journal du dimanche en faisait trois colonnes sous le titre ‘le mystérieux virus de Rostov’ ! On y dénoncait une fièvre hémorragique mortelle. Comme le mal déclenché pour ma bactérie Z…

Pour avoir à lire, il y a à lire…
Y. S. : C’est vrai, j’avoue que mes textes sont parfois un peu envahissants. Mais si ca saute aux yeux quand on feuillette l’album, j’espère que lorsqu’on le lit, pris pour le feu de l’action, on ne s’en rend plus compte. Mea culpa. Mais je ne suis pas seul fautif ! En fait le sujet de La Machination Voronov aurait objectivement mérité deux albums. Mais pour une première expérience ce n’était pas souhaitable. D’autre part, mon premier découpage s’étalait sur 66 planches. L’éditeur m’a demandé de resserrer à 60. a 12-13 cases par planche, c’est 80 cases que j’ai du supprimer. Sur le fond, je pense cependant, comme Van Hamme, qu’une bonne BD doit autant offrir à lire qu’à voir. Inconsciemment, les lecteurs font un rapport entre le prix payé et le temps de plaisir passé à lire. Avec La Machination Voronov, ils en auront pour presque deux heures de lecture. C’est devenu rare en BD ! A. J. : Yves Sente m’avait proposé de couper, de condenser. J’ai essayé. Je n’ai pas pu. Tout se tient. On pourrait croire que beaucoup de textes font en fin de compte mon affaire, puisqu’il reste un moins grande surface à dessiner. C’est tout le contraire. Placer de longs textes prend beaucoup de temps. J’ai du souvent m’y prendre à trois ou quatre fois avant d’y parvenir. Ensuite il reste à placer beaucoup d’informations dans de biens petits espaces

Quelques clins d’œil nichés dans la Machination Voronov
Y. S. : Je m’en suis permis deux. Un avec Miss Pound, clin d’œil à Moneypenny, la secrétaire amoureuse de James Bond. C’est mon petit homme Ian Flemming. L’autre est une référence à Tintin. Planche 53, Olrik enlevant le fils de l’émir, dans la planche 57 de Tintin au Pays de l’Or Noir. C’est mon petit hommage à Hergé…
A. J. : Moi, deux ! Les trois personnages qui prennent un verre au Centaur Club, planche 8, sont Macomber, Calvin et Vernay, dont Septimus voulait faire ses esclaves dans La Marque Jaune. Planche 17, la secrétaire de l’ambassade d’Angleterre retournée par le KGB se rend « dans un restaurant moscovite » dit le scénario. Je me suis amusé à recréer celui dans lequel Tintin entre à la planche 4 du Sceptre d’Ottokar. La facade et la patron sont les mêmes. C’est mon peitt hommage à Hergé…

Petit à petit, l’époque disponible se rétrécit…
Y. S. : Il est clair que les albums prochains se dérouleront eux aussi dans les années cinquante, la grande époque jacobsienne. Avec la Machination Voronov, j’ai boulotté tout l’année 1957, alors qu’en général les histoires se passent en un ou deux mois, ce qui laisse de la place pour les prochaines ! Il sera donc impossible d’en caler une nouvelle cette année-là. Encore qu’il pourrait être excitant d’intégrer une histoire inédite dans les interstices de celle-ci…

Suivez le guide

Difficile d’oublier Ted benoit et l’Affaire Francis Blake quand on dessine La Machination Voronov…
A. J. Impossible même. Deux petits exemples : je me suis directement inspirré du Centaur Club et de l’apparement de Blake dessinés par Ted. Et planche 51, Yves m’a demandé de trouver un coin de Londres qui n’ait pas été dessiné ni par Jacobs … ni par Benoit !

Difficile d’oublier Jean Van Hamme et l’Affaire Francis Blake quand on écrit La Machination Voronov…
Y. S. : D’autant plus que Jean a suivi l’aventure de A à Z ! Après avoir accepté mon scénario, Christmann a organisé un déjeuner à Bruxelles avec Jean. Celui-ci est reparti avec mon scénario sous le bras sans en connaître l’auteur. Un peu plus tard il m’a fait part de ses commentaires : « C’est très bien, mais il y a des petits trucs techniques, d’équilibre, de balance… » Je lui ai alors avoué que le texte était de moi. Il a accepté de ‘coacher’ la réalisation de l’album. Sans jamais me dire ‘il faut faire ça ou ça’, mais en ne laissant rien passer, en montrant mes défauts, en indiquant des voies possibles à suivre. C’est un vieux renard qui connaît toutes les ficelles. Il m’en appris un certain nombre. Sans lui, le scénario de La Machination Voronov ne serait pas ce qu’il est. Merci Jean.